Vanités et Gourmandises : pour ou contre la société de consommation ?

Pour continuer sur le thème de la Gourmandise, comme annoncé lundi et mardi, voici un article de fond sur la représentation des gourmandises dans l’art (principalement la peinture).

Tout a commencé avec la Réforme (avènement du protestantisme), les pays flamands voyant alors leurs peintres s’embarquer dans tout un tas de représentations allégoriques ou décoratives (voire les deux à la fois), consécutives à la réflexion religieuse fondamentale de l’époque ainsi qu’à un choix de représentation lié à cette religion, qui n’aime pas vraiment les représentations du corps, d’où l’émergence importante de natures mortes. Si vous êtes adeptes des musées des beaux-arts, vous aurez sûrement déjà vu des salles d’expos débordant de natures mortes et de vanités. Eh bien, la nature morte peut devenir une sorte de vanité. Le motif de la vanité traditionnelle, c’est celui avec le crâne et les os, pratiquement toujours accompagnés par les mêmes objets symbolisant la fin de la vie. Même dans les natures mortes, les peintres n’hésitent pas à pousser le vice jusqu’à y glisser un petit « memento mori » : si vous avez des fruits avariés, tachés, avec des mouches, dans une corbeille de fruits, on peut dire que c’est une forme de vanité.

Parmi ces natures mortes se détache un genre spécial : la nature morte de confiseries. Remettons-nous dans le contexte de l’époque : on découvre le sucre, les échanges commerciaux commencent, et c’est une denrée rare, donc de luxe. Tout produit à base de sucre, confiseries et friandises sont donc réservés à une élite. Produit nouveau dit également engouement et mode : ceux qui peuvent se le permettre adorent voir des confiseries sur leur table. Il faut savoir que le dessert, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est un mets purement aristocratique. Dans la gastronomie française, dont les lettres de noblesse commencent au XVIIe siècle, avec les banquets baroques, il est la conclusion raffinée d’un banquet contenant au moins 6 à 8 services. Les deux derniers étant consacrés aux desserts : le septième service est composé de fruits, laits parfumés sucrés, et biscuits. Le huitième service  est composé de confitures, pâtes de fruits, fruits confits, massepains, fruits en conserves, et produits candis de type meringues ou sucres parfumés. Perso, après le quatrième service, je roule sous la table. 8 services, c’est pas possible, faut vomir entre chaque, ou alors manger une bouchée de chaque plat.

La nature morte de confiseries apparaît vers 1600 environ. Et là, ça se corse : au début, le sucre est assimilé au miel, qui avait la même fonction, et le miel, c’est très bon spirituellement parlant. Les peintures ont, selon la tradition du Moyen-Age toujours en vogue ensuite, trois sens, dont des sens religieux. Donc, le sucre = miel = douceur spirituelle = y a pas de mal à se faire du bien = on représente les confiseries. Oui, ce serait trop simple. Sauf que, ça va pas durer. On va découvrir ensuite la teneur toxique du sucre, pour les rondeurs, le corps en général, les dents, l’humeur, etc… (lire Rousseau à propos de ça). On découvre qu’on peut devenir addict au sucre. Et donc, certaines natures mortes, tout comme les vanités, vont commencer à dénoncer cette mode du sucre, récurrente chez les aristos ou grands bourgeois. Vous pensiez être nés en pleine société de consommation ? Trop tard, le XVIIe siècle l’a déjà inventée. On sait aujourd’hui que l’Homme, dés sa naissance, court après le sucre, il adore ça et ne cesse d’y retourner, même inconsciemment (si vous détestez le sucre et que vous ne supportez pas la vue des friandises, attention, vous pourriez être dans le déni de l’enfance, et c’est un gros complexe qu’il faut gérer, ne m’envoyez pas les notes de votre psy, je n’y suis pour rien, c’est papa Freud qui l’a dit !). Il faut savoir aussi qu’on a assimilé petit à petit abondance de nourriture terrestre avec les plaisirs de la chair…

Le « bonbon » est régressif à souhait. Le sucre, c’est le plaisir à l’état pur, et en plus, c’est pas indispensable pour vivre, ce qui accentue ce plaisir. L’éducation va se charger de ça. Vous vous souvenez de la Comtesse de Ségur et de comment la gourmandise du sucre est sévèrement réprimée par l’auteur ? On est en plein dedans ! Comprenant que le sucre est un plaisir, l’éducation va en faire une récompense, avec une forme de réglementation enfant-bonbon. La notion d’interdit va doucement s’imposer : l’élan gourmand va être contraint, dénaturé, par une vision moralisatrice et puritaine. Cependant, cette diabolisation de la gourmandise sucrée va fatalement entraîner, dans l’esprit des enfants, une sur-valorisation du sucre, une sublimation du plaisir que les bonbons procurent. Et bim ! Voilà pourquoi, des générations après, le bonbon est d’abord symbole d’enfance, et surtout symbole de réconfort. Allié au fait que le sucre est un puissant anti-dépresseur, et vous comprenez pourquoi, quand un truc ne va pas, on se précipite sur les fraises Tagada, ou le pot de Nutella, ou le pot de glace, ou la tablette Côte d’Or (ça c’est moi). Bon, aujourd’hui, la gourmandises sucrée n’est plus vu comme une faute, elle est même drôlement encouragée par la pub et la société de consommation. Et donc, on assiste à une gros retour des visions alimentaires sucrées dans l’art, visions qui sont à 90% dénonciatrices de la société de consommation.

Voilà, un ptit résumé. Il y aurait une montagne de choses à dire sur le thème, mais je ne m’étends pas plus parce que cela constitue l’un de mes thèmes pour mon master 2, donc, pas tout d’un coup ! Et maintenant, si vous êtes toujours là après ce long pavé, petit tour artistique :

Natures mortes de confiseries et vanités anciennes

XVIIe siècle

1630-35

Abraham Mignon

Albert Samuel Anker 1896

Georg Flegel

Clara Peeters 1608

Georg Flegel vin et sucreries 1690

Georg Flegel desserts

Georg Flegel Nature morte avec pain et sucreries 1630

Osias Beert

Osias Beert

Osias Beert

Natures mortes et vanités contemporaines

Bernard Salunga

Cheech Sanchez

Damien Hirst

Dave Lebow

Elisa Anfuso

Eric A Ton

Erika Yamashiro

Lee Price

MabTO

Mark Ryden

Mark Scheider

Laurent Meynier

Scott Hove

Vanessa Wong

Sucreries et gourmandises dans l’art contemporain

Anne Barlow

Boo Ritson

Hubert de Lartigue

Cesar Santander

Christian Carlini

Cynthia Poole

Daniel Sannwald

Doug Bloodworth

Carl Warner

tanya schultz

ian bodnaryk

luigi benedicenti

nicola freeman

pamela michelle johnson

robert townsend

sarah e wain

sarah graham

Will Cotton

PS : Le terme « friandise » ne désigne pas à la base, un objet sucré, mais le goût des mets délicats. Etre « friand », c’est être gastronome en fait, c’est apprécier la nourriture fine, et sans excés. Ce terme est le contraire de la gloutonnerie, la goinfrerie, et de la gourmandise, qui induit à la base la notion de voracité. Ces trois mots sont le Mal, et la friandise, c’est le Bien (les majuscules sont là à dessein, tout ça, c’est très religieux). Si la friandise est un peu réprouvée par la morale, en revanche, elle ne constitue pas un affront ou une menace (carrément), car les « friands » ne vivent pas pour manger, contrairement aux « gourmands » ou aux « goinfres ». Donc, on peut représenter les mets délicats de la friandise, sans tomber dans le péché. La friandise devient le met lui-même vers le XVIe siècle, et ensuite, il devient l’aliment général, sucré de préférence.

Bonne soirée mes licornes !

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